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"Les Trois Médecins" : un roman d’aventures et de formation (médicale)
Les médecins, les patients, et tout ce qui s’ensuit... > Soignants en formation, soignants en souffrance >


L’école des soignants : un rêve, un projet, un (nouveau) départ.... et un blog !
par Martin Winckler
Article du 17 juillet 2009

En 2008, je publiais le texte qui suit. Je le republie aujourd’hui avec une conclusion différente, qui dépasse le seul sujet de la formation des soignants. C’est probablement un des derniers textes que je publierai sur ce site pendant les semaines qui viennent, vous comprendrez pourquoi.


Soigner, ça s’apprend. Donc, ça peut s’enseigner. La question qui se pose est celle-ci : que faut-il enseigner, et comment, pour former des soignants ?

Qui devrait enseigner le soin ? Tous les professionnels de santé ? Je pense que non.

Qui devrait être formé pour soigner ? Toutes les personnes qui le désirent ? Je pense que non.

Comment former les soignants ? Quelques propositions en forme de projet.



Quelques idées préliminaires...

La relation de soin nécessite non seulement des compétences, mais d’abord et surtout une attitude : le souci de l’autre. Qu’est-ce que c’est que le souci de l’autre ? Soin = souci ; relation = ça va dans les deux sens. Le soigné apporte autant (et même plus) au soignant que l’inverse. Il le légitime dans sa fonction, il le gratifie par sa confiance, il contribue à le former.

Devenir soignant nécessite de n’avoir pas certaines dispositions d’esprit (en particulier, un désir de pouvoir). Il y a trois catégories de personnes qui se forment au soin - les mutants, les pervers et les « encore indéterminés ». Les mutants savent d’emblée, intuitivement, ce qu’est le soin. Soit parce qu’ils ont été élevés par des soignants, soit parce qu’ils sont « faits comme ça ». Les pervers sont ceux qui voient (consciemment ou non) dans les métiers de soin la possibilité d’assouvir leur désir de pouvoir. Ce n’est pas une maladie mentale. C’est un trait de personnalité. Ils sont « faits comme ça ». Ils ne peuvent pas soigner. Ils ne peuvent pas être soignés. Mutants et pervers sont des catégories d’individus minoritaires. La plupart des soignants en formation sont encore « indéterminés ». Selon qu’ils seront formés et soignés par des formateurs mutants ou déformés et maltraités par des enseignants pervers, ils pencheront d’un côté ou de l’autre de la pratique du soin.

Une relation de soin est incompatible avec l’exercice d’un pouvoir entre soignant et soigné. Le soignant est au service du soigné, et non l’inverse. Le patient/soigné n’est en aucune manière assujetti au soignant. Par conséquent, les pervers n’ont rien à faire dans le monde du soin. Le patient n’est pas un objet, une victime, un enfant ou un handicapé. C’est un sujet qui ne perd pas sa faculté de penser, de choisir ou de décider. Ces facultés peuvent être inhibées par la maladie ou la situation de soin, et surtout par le soignant ! Mais il appartient au(x) soignant(s) de libérer le patient de ses inhibitions. Soigner, c’est libérer.

Soigner, c’est partager le savoir et le savoir faire. C’est partager, parce que toute mainmise sur le savoir est une prise de pouvoir. C’est parce qu’on le partage que le soin s’apprend. Mais enseigner le soin, ça ne consiste pas à imposer des idées reçues ou des dogmes. Pour partager le savoir, il faut le remettre en question

Tous les soignants ont la même importance, indépendamment du statut social des uns et des autres. Ce qui compte, c’est que chacun apporte une partie du soin à celui qui en a besoin.

Soigner, ça se fait ensemble, et non les uns contre les autres. Le partage des responsabilités, oui. La hiérarchie de pouvoir, non. Ce n’est pas seulement une question « technique » (la question du réseau), c’est aussi une question d’attitude. Se les soignants se comportent en adversaires ou en solitaires soucieux de leur seul intérêt, le soin est impossibles.

Une relation de soin exclut toute forme de jugement, de mépris ou de classification des personnes. Le soignant n’est ni un juge ni un agent des forces de l’ordre. Il respecte la loi, il la rappelle mais n’a pas pour vocation de dénoncer ou condamner les personnes qu’il soigne.

Être au service de la personne qui souffre ne signifie pas qu’on est son esclave, ou qu’on est corvéable à merci. Le soignant doit pouvoir s’engager et s’épanouir dans le soin sans s’y consumer ; et il doit pouvoir s’épanouir aussi en tant que personne, hors du soin.
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Une école de soignant aurait des objectifs de formation, des intitulés de conférences, de cours, de réflexion collectives qui pourraient être (la liste n’est pas exhaustive, bien sûr...) :

Demande apparente et demande réelle de soins

Comment nouer une relation de soin

Comment ne pas avoir peur de l’autre

Comment ne pas être séduit par l’autre

Comment ne pas manipuler l’autre

Comment examiner une femme

Comment examiner un homme

L’urgence

Le soignant et la sexualité

Comment soigner les personnes qu’on trouve antipathiques

L’annonce de la grossesse

Le soignant et la mort (conceptions personnelles, conceptions collectives)

L’annonce de la mort de l’autre

Le soignant et l’irrationnel (conceptions personnelles et collectives)

La confrontation des croyances et des idées

« Vous n’avez rien » ou « Ce n’est pas grave »

La technologie médicale = appareils d’examen, thérapeutiques médicales et chirurgicales...

Soigner dans un monde capitaliste et consumériste. (ou "comment soigner en s’efforçant de ne pas être manipulé par les marchands".)

L’annonce de la maladie grave

Les patients qui posent des questions

Les patients qui ne disent rien

Les patients qui parlent tout le temps

Les patients qui ne comprennent pas.

Les patients qui ont compris avant le soignant.

Chaque patient est le seul patient

La vérité et le mensonge

Travailler seul, travailler en groupe

Enseigner la médecine

Abdiquer le pouvoir, partager le savoir

Maîtres et disciples

Formation personnelle (ce qui intéresse le soignant), formation collective (ce qui intéresse l’ensemble de la population)

Ecrire : sur le patient, sur la maladie, sur ses sentiments...

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Une école de soignants devrait bien sûr mettre au point se propres outils de formation. Ceux-ci pourraient inclure (là encore, la liste n’est pas exhaustive...)

Ateliers de lecture critique de la littérature médicale et des textes publicitaires. Recherche et comparaison d’information à partir des bases de données internet. Critique des sites d’information grand public.

Ateliers d’examen clinique (avec volontaires, y compris les étudiants eux-mêmes). Comment examiner sans faire peur, sans faire mal, sans choquer.

Ateliers d’écriture (à partir de l’expérience clinique ; à partir de textes de littérature - narrative medicine)

Groupes de réflexion sur l’image du médecin (films, télévision, médias)

Groupes de parole, groupes Balint

Ateliers de travail en groupe sur des situations cliniques

Recherche et analyse en groupe du traitement et les discours sur l’éthique du soin : à l’hôpital, en consultation, dans les livres de médecins, à la télévision, dans les journaux...


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Qui seraient les enseignants ?


Des professionnels de toutes les disciplines, toutes les spécialités, concernées par la relation de soin et ayant une expérience relationnelle.

Des soignants désireux de partager leur expérience, fondée sur le refus de pouvoir.

Des praticiens avant tout.

Des patients, des malades désireux de témoigner d’expériences (positives et négatives) de soin. Des proches de patients ayant été en position de soin ou d’accompagnement.

Des membres d’associations investis dans des actions de relation et d’entraide.

Des professionnels rompus à la transmission du savoir dans des conditions difficiles (handicap, barrière linguistique ou culturelle...)


Qui pourrait étudier ?

En un mot : chacun et n’importe qui. Toute personne qui se reconnaîtrait dans le désir d’apprendre à soigner et qui pourrait contribuer, par son expérience, ses interrogations, ses propositions pour modifier et faire évoluer l’enseignement.

Les enseignants de l’école seraient tenus de participer, en tant qu’étudiants, à des formations dans des domaines qu’ils ne connaissent pas, ou pour lesquels ils se sentent démunis.

Les étudiants de l’école seraient tenus de participer, en tant que formateur, à la formation de leurs camarades, dans les domaines qu’ils connaissent.

Tout le monde apprendrait et tout le monde partagerait ce qu’il sait.

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Si j’avais beaucoup d’argent - ou un mécène pour la financer - je créerais une école de soignants.
Mais en France, le mécénat n’existe pas quand il s’agit de financer un projet qui n’est pas "rentable" pour l’image du mécène. Un homme très riche ou une fondation financeront un musée, une manifestation de prestige, voire un laboratoire de recherches pour des maladies graves. Mais une école de soignants ? Faut pas rêver...

En France, il n’est même pas possible de commencer une réflexion à ce sujet. Les institutions (l’éducation nationale, les facultés de médecine) sont verrouillées. Leurs membres sont phobiques et repliés sur leurs privilèges. L’argent coule à flot quand il s’agit de paraître et de se mettre en valeur, il se tarit quand il s’agit de chercher, de travailler à un projet. D’investir sur le long terme. Voyez l’état de la recherche fondamentale...

Personnellement, je ne pourrai jamais même lancer le début d’une réflexion sur ce sujet dans ce pays.

Je n’ai même pas pu être accepté par une équipe enseignante. Après avoir soutenu l’équipe qui m’accueillait (à Paris V) et son projet pédagogique, après avoir participé en tant qu’enseignant au poste le plus modeste et m’y être investi complètement, après avoir suscité et soutenu le tournage d’un documentaire sur les études de médecine, j’ai été, du jour au lendemain, rejeté pour avoir dit une fois de plus (une fois de trop, manifestement) ce que je disais et écrivais depuis 30 ans : la formation médicale française est archaïque et violente. Comment peut-on apprendre à soigner à des jeunes gens qu’on maltraite ?

Je suis écrivain, mais les livres n’ont pas grand impact non plus. Presque dix ans après avoir publié Contraceptions mode d’emploi, qui avait été accueilli par des plaintes au Conseil de l’Ordre de certains gynécologues français, et par des insultes sur certains sites professionnels, je lis encore les messages de femmes me disant qu’on leur refuse un DIU "parce qu’elles n’ont pas d’enfant" et je devais, fin 2008, poser et retirer des implants aux patientes dont "leurs" gynécologues de ville ne voulaient pas s’occuper. Les livres d’une "grande gueule de généraliste" n’ont pas grand effet face au mépris des gynécologues, de ville ou hospitalier. Dans ce pays, si on n’a pas de titre universitaire, on n’est qu’un roturier de la médecine dont la parole n’a pas grande valeur. Elle en a pour le peuple, mais que peut le peuple si le savoir et l’accès au soin est confisqué par ceux-là même qui prétendent soigner ?

On ne peut pas changer les choses tout seul. Il faut un mouvement collectif. Ce mouvement n’a pas besoin d’être important au début, mais il faut au moins être quelques-uns. En espérant que petit à petit le message sera transmis.

C’est difficile, car on ne peut pas imposer à des professionnels de travailler autrement qu’ils ne le font depuis toujours. Pour qu’ils changent leurs habitudes, il faut leur montrer qu’il y ont intérêt personnellement, que changer d’attitude simplifiera, améliorera leur vie de professionnel en même temps qu’elle augmentera le confort, la sécurité et la qualité des soins aux patients.

Pour cela, il faut être suffisamment nombreux et convaincus. Et s’organiser pour travailler ensemble. Mais aujourd’hui, en France, une école de soignants est vouée à l’échec. Même si je disposais des moyens pour la mettre sur pied, elle ne serait pas reconnue. Les soignants qui la fréquenteraient seraient probablement qualifiés de "membres d’une secte" — j’ai suffisamment été accusé de vouloir être un gourou pour le savoir...

Alors, je m’en vais. POur respirer. Pour cesser de me sentir étouffé dans une société qui meurt de sa propre immobilité. Pour essayer de construire ce projet ailleurs.

Je ne pars pas parce que je déteste la France ou les Français (c’est tout le contraire), mais parce que je ne peux pas travailler dans les institutions que nous n’arrivons pas à modifier. Et aussi parce qu’ici, il n’est pas possible de faire plusieurs choses à la fois. Ma vie serait probablement très simple si j’arrivais à me contenter de publier un roman, une fois tous les deux ans. Or, je ne suis pas seulement un auteur de roman...

Je ne pars pas faute d’avoir essayé : Que CHoisir Santé, France Inter, la formation permanente des médecins, la faculté de médecine Paris V...

Bref, je ne pars pas par dépit ou par aigreur, mais justement pour ne pas rester dans la frustration.

Je ne pars pas à l’aveuglette : là où je vais (à Montréal), cela fait dix ans qu’on me propose de venir travailler.

Je ne pars pas très loin : le Québec, c’est à quelques heures, je reste à portée de courriel. Si ça vous intéresse, vous aurez de mes nouvelles. Ce site reste opérationnel et accessible, je n’y publierai rien pendant les deux mois qui viennent, le temps de déménager. Mais j’espère que vous serez là quand je serai de nouveau en ligne, fin février ou début mars 2009. Car ce que je vais faire là-bas, ce que je vais y apprendre, je vais continuer à le partager ici, c’est à dire partout, grâce à l’internet.

En attendant, merci de m’avoir lu jusqu’ici. Et bon vent à vous toutes, à vous tous.

Marc Zaffran/Martin Winckler

Pour avoir un aperçu de ce que je vais essayer de faire ailleurs (plus précisément, à l’Université de Montréal et d’abord au Centre de Recherche en Ethique de l’U de M), voici quelques liens :

Une vidéo

La transcription d’une conférence donnée au 3e congrès mondial des infirmiers et infirmières francophones, en 2006

Un entretien datant de 2000 !!!

Le site du CREUM

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