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Le calvaire des écrivains ("What writers go through")
par Isaac Asimov (1920-1992)
Article du 9 novembre 2008

Je publie ici ma traduction (rédigée pour ce site) d’un éditorial d’Isaac Asimov publié dans le numéro du 21 décembre 1981 de l’Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine.
Homme aux nombreux savoirs, Isaac Asimov est aussi, à mes yeux, un modèle d’écrivain professionnel. Scientifique de formation, il a touché à tous les « mauvais » genres narratifs - de la SF au roman policier en passant par le limerick (poème « coquin ») - et a publié aussi bien des essais de vulgarisation scientifique que des commentaires historiques des œuvres de Shakespeare ou de la Bible. Il passait son temps à son clavier, voyageait peu et a publié, de son vivant, plus de 500 ouvrages (romans, essais ou recueils)... Le texte qui suit était affiché sur un site d’aide aux écrivains. Je ne le connaissais pas et j’ai eu, après l’avoir lu, très envie de le traduire. J’espère en avoir correctement rendu l’ironie et la malice.
J’espère aussi qu’il vous plaira. M.W.


De temps à autre, je reçois une lettre qui touche un point sensible. Ainsi, Jeanne S. King de Marietta, Georgie, m’a suggéré d’écrire un éditorial sur le calvaire que traversent les writers. [1] Son cœur saigne pour ces pauvres bougres, et je pense qu’elle a n’a pas tort.

Tout d’abord, je vais clarifier ce que j’entends par le mot writer. Je ne veux pas limiter le mot à ceux qui ont du succès, qui ont publié des best-sellers ou qui produisent chaque année (ou chaque jour...) des rames de papier imprimé, qui gagnent somptueusement leur vie grâce à leur stylo, leur machine à écrire ou leur machine à traitement de texte, ou ont acquis célébrité et admiration.

Je veux parler aussi de ceux qui vendent [2] un texte de temps à autre et en tirent des revenus qui ne font que compléter ce qu’ils gagnent avec d’autres boulots, ceux dont le nom n’est pas une marque déposée, ceux qu’on ne reconnaît pas dans la rue.

J’irai même plus loin en disant que je parle ici aussi de ceux qui ne vendent jamais rien, qui sont des writers du seul fait qu’ils s’acharnent à écrire, soumettant un texte après l’autre [3] , avec un espoir encore inexaucé.

On ne peut pas écarter d’un revers de main cette dernière catégorie de writers en les qualifiant de « ratés » et non de writers « authentiques ». D’abord parce qu’ils ne restent pas toujours éternellement des « ratés ». Pour presque tous les writers, avant qu’ils connaissent le succès (fulgurant ou non) la période d’insuccès ou de « ratage » est en réalité une période d’apprentissage.

Ensuite, quand bien même un writer serait-il destiné à rester un “raté”, quand bien même ne vendrait- il jamais un seul texte, il n’en est pas moins un être humain éprouvant les difficultés et frustration d’une vie de writer sans même la consolation d’un petit succès occasionnel.

Si l’on passe d’un extrême à l’autre pour considérer le writer apparemment assuré de vendre chacun de ses textes, on peut constater que difficultés et frustrations ne lui sont pas épargnées pour autant. D’abord parce que, quel que soit la fréquence du succès, quelle que soit l’ampleur de la reconnaissance, ni l’un ni l’autre ne semblent jamais avoir le poids nécessaire au moment attendu.

Chaque fois qu’un writer, fût-il le plus célébré, s’assied devant une feuille de papier blanc, il a toujours le sentiment qu’il recommence à zéro, et que l’épée de Damoclès du refus lui pend au nez. (À ce propos, quand je dis « il », je précise qu’il peut aussi bien s’agir d’une « elle ».)

Si je peux me permettre de me prendre comme exemple, je suis toujours un peu révulsé lorsque quelqu’un, avec toute la sincérité et l’honnêteté du monde, présuppose qu’on ne me refuse jamais un texte. J’admets que cela m’arrive rarement, mais entre « rarement » et « jamais » il y a un monde. Même si je ne travaille plus aujourd’hui sans une perspective de publication et si je n’écris qu’après un engagement ferme, le risque existe toujours. Il n’y a pas une année sans que j’essuie au moins un rejet. Il y a seulement deux mois, le magazine Esquire m’a commandé un article bien précis. Je l’ai dûment remis en temps et en heure et on me l’a tout aussi dûment renvoyé.

Il s’agit là d’une possibilité avec laquelle chaque écrivain doit vivre en permanence. Il est assis seul à marteler les mots, tandis que son cœur bat au même rythme. Chaque phrase lui donne le sentiment que ça ne va pas. Chaque page le pousse à se demander s’il va dans la bonne direction.

Même quand, pour une raison ou pour une autre, il a le sentiment d’être sur la bonne voie, et que tout s’écoule de manière claire et fluide, il y revient le jour suivant et, à la relecture, n’entend que les couacs.

C’est une vraie torture.

Et puis il y a la réécriture et les finitions ; la correction des défauts les plus évidents (du moins, ils semblent évidents, mais le sont-ils vraiment ?) et leur remplacement par des améliorations (à moins que ça n’aggrave les choses ?). Il n’y a aucun moyen de savoir si le texte s’améliore ou s’il s’enlise dans les sables mouvants au point qu’on doit finir par le déchirer en désespoir de cause, ou se résoudre au risque d’un rejet en l’envoyant dans l’état à un editor. [4]

Une fois le texte envoyé, on aura beau se blinder, on aura beau se dire encore et encore qu’il va être refusé, impossible de ne pas laisser briller en soi une flammèche d’espoir. Peut-être... Peut-être...

L’attente constitue, en soi, une torture raffinée. L’editor a-t-il manqué de temps pour lire mon texte ? Ou bien, après l’avoir lu, reste-t-il dans l’incertitude sur la publication ? Va-t-il le relire et peut-être décider de le publier - à moins qu’il n’ait été égaré - ou bien l’a-t-il mis de côté pour me le renvoyer plus tard... en l’oubliant tout à fait ?

Combien de temps faut-il attendre avant d’envoyer une lettre de relance ? Et une fois écrite, est-elle assez servile ? Assez flagorneuse ? Assez obséquieuse ? Somme toute, vous ne voulez pas l’offenser, cet homme. Il est peut-être sur le point de l’accepter, ce texte ; si vous lui envoyez une lettre insolente, il pourrait mal le prendre et vous renvoyer le manuscrit en deux morceaux...

Et lorsque le jour arrive et l’enveloppe brune apparaît dans le courrier, tous les grognements que vous avez poussés auparavant en vous disant que ce jour-là viendrait ne vous seront d’aucune aide. Le soleil disparaîtra.

Cela fait quarante ans que j’ai traversé cet enfer dans toute sa cruauté, mais je m’en souviens comme si c’était hier.

Et même quand un texte est accepté, il faut accepter les suggestions de l’ editor, ce qui veut dire au moins qu’il faut se replonger sur le manuscrit, le travailler de nouveau, ajouter, modifier, couper pour un résultat final qui sera peut-être pire que l’original, au point de vous faire perdre la publication que vous pensiez acquise. Au pire, les modifications demandées vous paraissent tellement malvenues qu’à vos yeux, elles sabordent complètement le texte ; et cependant, vous n’êtes peut-être pas en position d’oser refuser, alors vous devez vous résoudre à mutiler votre enfant vous-même plutôt que de le laisser mourir. (Ou bien devriez-vous refuser avec hauteur et tenter votre chance auprès d’un autre editor ? En prenant le risque, peut-être, de voir le premier vous inscrire sur une liste noire ? )

Et même quand le texte a été accepté, acheté et publié, le triomphe est rarement sans nuage. Car les catastrophes qui peuvent encore lui tomber dessus sont innombrables. La publication d’un livre peut être bâclée, assortie d’une jaquette de couverture repoussante ou d’un texte de quatrième qui évente le contenu ou indique clairement que le rédacteur ne l’a pas lu.

Un livre peut n’être pas défendu parce que l’éditeur le traite avec indifférence, et par conséquent être introuvable en librairie, et ne se vendre qu’à quelques centaines [5] d’exemplaires. Même s’il se vend bien, cet embryon de succès peut avorter sous l’effet du papier glacial ou franchement méchant d’un critique dénué de talent ou de qualités.

Si vous vendez un texte à un magazine, vous pouvez avoir le sentiment qu’il a été mal illustré, ou détester la présentation, ou vous lamenter devant les coquilles. Vous êtes même susceptibles de subir de la part de certains lecteurs des commentaires négatifs émis à votre intention sur un ton joyeux, sardonique ou méprisant - mais de quel droit ?

Résultat : vous souffrirez. Je n’ai jamais rencontré de writer qui ne souffre pas au moindre commentaire négatif, et toutes les louanges ne parviendront pas à effacer cette mauvaise note-là.

De fait, même un succès complet porte son lot d’inconfort et d’inconvénients. Il y a, par exemple...

Les gens qui vous envoient les livres à signer et à leur retourner mais qui n’ont pas pris la peine d’y joindre l’affranchissement ou les enveloppes-retour et vous réduisent à envoyer leur livre au pilon ou (si vous ne pouvez pas vous résoudre à ça), à aller acheter des enveloppes, à faire un paquet, à acheter des timbres et même parfois à vous rendre à la poste.

Les gens qui vous envoient des manuscrits à lire et à critiquer (« Oh, pas grand-chose, juste une analyse page par page, et si vous pensez que c’est bon, pourriez-vous me le faire publier avec un a-valoir confortable, s’il vous plaît ? Merci. »)

Les gens qui vous assènent deux douzaines de questions en commençant par une « toute simple », du style : « Quelle est à votre avis la fonction de la science-fiction et de quelle manière contribue-t-elle au bonheur de l’humanité ? » en vous demandant d’illustrer votre démonstration avec des citations d’œuvres classiques de divers auteurs (« N’hésitez pas à ajouter des pages, si nécessaire. »)

Les gens qui vous envoient une lettre-circulaire, à laquelle ils ont ajouté votre nom (mal orthographié) demandant une photo dédicacée, sans enveloppe ni affranchissement...

Les enseignants qui contraignent une classe de trente élèves à vous envoyer chacun une lettre vous disant combien ils ont aimé l’une de vos nouvelles, et qui y ajoutent un mot demandant de bien vouloir répondre personnellement à chacun des très chers enfants...

Et j’en passe...

Bon, mais alors, pourquoi écrire ? [6]

Un chimiste allemand du 17e siècle, Johann Joachim Becher, écrivit un jour : « Les chimistes sont un étrange groupe de mortels, mus par la pulsion presque insensée de chercher le plaisir dans la fumée et les vapeurs, la suie et les flammes, les poisons et la pauvreté ; et cependant, ma vie est si douce parmi toutes ces malfaisances que je mourrais plutôt que d’échanger ma place avec le roi de Perse. »

Eh bien, ce qui est vrai de la chimie [7] l’est aussi de l’écriture. J’en subis tous les désagréments mais, malgré cela, j’y trouve du bonheur. Je ne pourrais pas expliquer facilement d’où il vient, ni même en quoi il consiste, mais il est là. J’en connais les joies et je les ressens, et je ne cesserai pas d’écrire tant que je vivrai - et plutôt mourir que d’échanger ma place avec le Président des Etats-Unis.

Isaac Asimov

(Traduction : Marc Zaffran/Martin Winckler)


NB : La traduction n’est pas une science exacte. Je publie ici le texte original, afin que les lecteurs anglophones puissent me signaler d’éventuelles erreurs ou me faire des suggestions pour améliorer ma traduction.

What writers go through

by Isaac Asimov

Every once in a while I get a letter that strikes a chord. Jeanne S. King of Marietta, Georgia, suggested that I write an editorial on what writers go through. Her tender heart bled for writers and I think she has a point.

First, let me make it clear what I mean by "writers." I don’t want to confine the word only to those who are successful, who have published best-selling books, or who crank out reams of published material every year (if not every day), or who make a lavish living out of their pens, typewriter, or word-processors, or who have gained fame and adulation.

I also mean those writers who just sell an occasional item, who make only a bit of pin money to eke out incomes earned mainly in other fashions, whose names are not household words, and who are not recognized in the street.

In fact, let me go farther and say I even mean those writers who never sell anything, who are writers only in the sense that they work doggedly at it, sending out story after story, and living in a hope that is not yet fulfilled.

We can’t dismiss this last classification as "failures" and not "real" writers. For one thing, they are not necessarily failures forever. Almost every writer, before he becomes a success, even a runaway supernova success, goes through an apprentice period when he’s a "failure."

Secondly, even if a writer is destined always to be a failure, and even if he is never going to sell, he remains a human being for whom all the difficulties and frustrations of a writer’s life exist and, in fact, exist without the palliation of even an occasional and minor triumph.

If we go to the other extreme and consider the writer whose every product is an apparently sure sale, we find that the difficulties and frustrations have not disappeared. For one thing, no number of triumphs, no amount of approval, seems to have any carrying power at the crucial moment.

When even the most successful writer sits down before a blank piece of paper, he is bound to feel that he is starting from scratch and, indeed, that the Damoclean sword of rejection hangs over him. (By the way, when I say "he" and "him," I mean to ad’ "she" and "her" every time.)

If I may use myself as an example, I always wince a little when anyone, however sincerely and honestly, assumes that I am never rejected. I admit that I am rarely rejected, but between "rarely" and "never" is a vast gulf. Even though I no longer work on spec and write only when a particular item is requested, I still run the risk. The year doesn’t pass without at least one failure. It was only a couple of months ago that Esquire ordered a specific article from me. I duly delivered it ; and they, just as duly, handed it back.

That is the possibility all of us live with. We sit there alone, pounding out the words, with our heart pounding in time. Each sentence brings with it a sickening sensation of not being right. Each page keeps us wondering if we are moving in the wrong direction.

Even if, for some reason, we feel we are getting it right and that the whole thing is singing with operatic clarity, we are going to come back to it the next day and re-read it and hear only a duck’s quacking.

It’s torture for every one of us.

Then comes the matter of re-writing and polishing ; of removing obvious flaws (at least, they seem obvious, but are they really ?) and replacing them with improvements (or are we just making things worse ?). There’s simply no way of telling if the story is being made better or is just being pushed deeper into the muck until the time finally comes when we either tear it up as hopeless, or risk the humiliation of rejection by sending it off to an editor.

Once the story is sent off, no amount of steeling one’s self, no amount of telling one’s self over and over that it is sure to be rejected, can prevent one from harboring that one wan little spark of hope. Maybe—Maybe-

The period of waiting is refined torture in itself. Is the editor simply not getting round to it, or has he read it and is he suspended in uncertainty ? Is he going to read it again and maybe decide to use it—or has it been lost—or has it been tossed aside to be mailed back at some convenient time and has it been forgotten ?

How long do you wait before you write a query letter ? And if you do write a letter, is it subservient enough ? Sycophantic enough ? Grovelling enough ? After all, you don’t want to offend him. He might be just on the point of accepting ; and if an offensive letter from you comes along, he may snarl and rip your manuscript in two, sending you the halves.

And when the day comes that the manila envelope appears in the mail, all your mumbling to yourself that it is sure to come will not avail you. The sun will go into eclipse.

It’s been over forty years since I’ve gone through all this in its full hellishness, but I remember it with undiminished clarity.

And then even if you make a sale, you have to withstand the editor’s suggestions which, at the very least, mean you have to turn back to the manuscript, work again, add or change or subtract material, and perhaps produce a finished product that will be so much worse than what had gone before that you lose the sale you thought you had made. At the worst, the changes requested are so misbegotten from your standpoint that they ruin the whole story in your eyes ; and yet you may be in a position where you dare not refuse, so that you must maim your brainchild rather than see it die. (Or ought you to take back the story haughtily and try another editor ? And will the first editor then blacklist you ?)

Even after the item is sold and paid for and published, the triumph is rarely unalloyed. The number of miseries that might still take place are countless. A book can be produced in a slipshod manner or it can have a repulsive bookjacket, or blurbs that give away the plot or clearly indicate that the blurb-writer didn’t follow the plot.

A book can be non-promoted, treated with indifference by the publisher and therefore found in no bookstores, and sell no more than a few hundred copies. Even if it begins to sell well, that can be aborted when it is reviewed unsympathetically or even viciously by someone with no particular talent or qualifications in criticism.

If you sell a story to a magazine you may feel it is incompetently illustrated, or dislike the blurb, or worry about misprints. You are even liable to face the unsympathetic comments of individual readers who will wax merry, sardonic, or contemptuous at your expense—and what are their qualifications for doing so ?

You will bleed as a result. I never met a writer who didn’t bleed at the slightest unfavorable comment, and no number of favorable or even ecstatic remarks will serve as a styptic pencil.

In fact, even total success has its discomforts and inconveniences. There are, for instance. . . :

People who send you books to autograph and return, but don’t bother sending postage or return envelopes, reducing you to impounding their books or (if you can’t bring yourself to do that) getting envelopes, making the package, expending stamps, and possibly even going to the postoffice.

People who send you manuscripts to read and criticize (nothing much, just a page-by-page analysis, and if you think it’s all right would you get it published with a generous advance, please ? Thank you.).

People who dash off two dozen questions, starting with a simple one like : What in your opinion is the function of science fiction and in what ways does it contribute to the welfare of the world, illustrating your thesis with citations from the classic works of various authors. (Please use additional pages, if necessary.)

People who send you a form letter, with your name filled in (misspelled), asking for an autographed photograph, and with no envelope or postage supplied.

Teachers who flog a class of thirty into each sending you a letter telling you how they liked a story of yours, and sending you a sweet letter of her own asking you to send a nice answer to each one of the little dears.

And so on—

Well, then, why write ?

A 17th-century German chemist, Johann Joachim Becher, once wrote : "The chemists are a strange class of mortals, impelled by an almost insane impulse to seek their pleasure among smoke and vapor, soot and flame, poisons and poverty ; yet among all these evils I seem to live so sweetly, that may I die if I would change places with the Persian King."

Well, what goes for chemistry, goes for writing. I know all the miseries, but somewhere among them is happiness. I can’t easily explain where it is or what it consists of, but it is there. I know the happiness and I experience it, and I will not stop writing while I live—and may I die if I would change places with the President of the United States.

From Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine, Dec 21, 1981.


[1Note du traducteur : Si j’ai gardé le terme original, c’est parce que le mot « writer », utilisé par Isaac Asimov, n’est pas superposable au mot français « écrivain », qui est beaucoup plus connoté, socialement et littérairement, en France, qu’en Amérique du Nord ou en Angleterre. Dans l’idéologie culturelle française, n’est écrivain que quelqu’un qui écrit de la littérature - autrement dit, des romans. En anglais, et plus particulièrement en Amérique, pays d’Isaac Asimov, le mot writer désigne quelqu’un qui, de manière professionnelle ou non, écrit - aussi bien des romans que des nouvelles, des essais ou des chansons, des scénarios ou des pièces de théâtre, des slogans publicitaires, de la poésie ou des comic-books. En résumé, le mot « écrivain » désigne un statut socio-culturel (souvent fantasmatique). Le mot writer désigne une activité (professionnelle ou non).

[2NDT : Aux Etats-Unis, à l’époque où il écrit ce texte et comme aux débuts de sa carrière, un writer, même s’il se nomme Isaac Asimov, gagne sa vie en proposant des textes (nouvelles, articles) à des revues ou des projets de textes (romans, essais) à des éditeurs. Le mot « vendre » est donc approprié. Même l’écrivain le plus connu soumet ses idées (ou pitch) d’articles ou de nouvelles à un rédacteur en chef ou à un éditeur avant qu’on lui fasse un contrat en bonne et due forme. L’important n’est pas que le texte soit publié (cela reste à la discrétion du rédacteur en chef ou de l’éditeur), mais que le travail soit rémunéré. Un writer professionnel est, en Amérique, quelqu’un que l’on paie pour écrire ou à qui l’on achète des textes, mais qui n’est jamais assuré de publier - autre différence marquante avec l’imagerie fantasmatique qu’on se fait de l’écrivain en France, et qui est souvent entretenue par les premiers intéressés.

[3NDT : Asimov utilise le mot « story » qui peut aussi bien désigner une nouvelle (c’était un grand nouvelliste et beaucoup de ses livres sont des recueils de nouvelles, parfois réorganisés en roman), qu’un article ou un récit. J’ai choisi le mot « texte » pour rendre compte de cette diversité.

[4NDT : Le mot editor peut désigner le chef de rubrique d’un journal, le rédacteur en chef d’une revue ou le directeur de collection/secrétaire de rédaction d’une maison d’édition, tous professionnels ayant pour mission, en Amérique, où les writers ont beaucoup moins d’ego d’auteur qu’en France, de couper, de corriger, voire de proposer une réécriture approfondie d’un texte.

[5NDT : ou dizaines...

[6NDT : Dans cette phrase, il me semble qu’il y a bien autre chose que la sempiternelle interrogation (typiquement française) sur ce qui "pousse" les écrivains à écrire, sur les forces profondes qui les animent, sur leurs motivations inconscientes accessibles seulement à une interminable analyse lacanienne. Dans mon esprit, la question que pose Asimov est, plus modestement : "Pourquoi est-ce que je fais ce foutu boulot ?" et je reviendrai là-dessus dans un texte à venir.

[7NDT L’exemple de la chimie n’est pas fortuit : de formation scientifique, Asimov était biochimiste...

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