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" Pourquoi votre site d’informations médicales est-il gratuit ? "
Article du 28 avril 2013

Cela fera 10 ans, l’été prochain, que ce site existe. Il est auto-entretenu, auto-financé. A défaut d’être totalement objectif (il ne peut pas l’être), il peut revendiquer d’être indépendant et engagé.

Tout récemment, une interlocutrice s’étonnait que je lui aie répondu, que je le fasse « pour rien », et que je donne autant d’informations gratuites sur mon site. Et elle m’a dit "Mais pourquoi faites-vous ça ???"

Bonne question. Je ne peux pas dire que je ne me la suis jamais posée - je me la suis posée de nombreuses fois, d’autant que tout le temps que je passe à répondre, je ne le passe pas à écrire des articles ou des livres qui pourraient, eux, me rapporter de l’argent.

Mais je ne tiens pas un site d’informations pour mon seul plaisir, ni par vocation sacrificielle, ni par masochisme. Je pense que ce site a une fonction importante, pour moi et ceux/celles qui le fréquentent. Je vais tenter de préciser lesquelles.

Je ne peux parler que pour moi, mais je trouve beaucoup de bonnes raisons d’écrire « pour rien » et en particulier d’entretenir un site internet avec une flopée d’informations et de répondre aux mails. En voici quelques-unes.

L’écriture, ça s’entretient.

L’écriture est comme un instrument de musique. Plus on la pratique, mieux on sait en jouer. Je trouve très stimulant d’écrire toutes sortes de textes, du roman à la note de lecture en passant par la critique de série, la chanson ou la poésie, et bien sûr l’article « engagé » ou « de vulgarisation », sans oublier la traduction (oui, c’est de l’écriture aussi, et on apprend beaucoup sur l’écriture en traduisant). Se mesurer au plus grand nombre de formes et de contenu possible, c’est comme s’essayer à tous les styles de musique. On n’est pas obligé de le faire (ce n’est pas un critère de qualité, loin de là), mais il y a des personnalités qui sont à l’aise dans une forme, d’autres qui sont à l’aise quand ils en pratiquent plusieurs, je fais partie de cette deuxième catégorie. Pour moi, écrire des choses très différentes est à la fois une possibilité de respirer (je n’ai pas toujours la tête dans la même chose) et de toujours découvrir de nouvelles manières de jouer de mon instrument.

Or, pour pousser la comparaison musicale un peu plus loin, un concertiste ne se contente pas de jouer pendant son concert. Quand il est chez lui, il répète et il fait des gammes. Et quand il a des amis à la maison, il peut se mettre à jouer des choses qui lui font plaisir mais qui ne sont pas des pièces monumentales. (Les chanteurs d’opéra ne chantent pas toujours de l’opéra sous la douche, ils chantent aussi du jazz, des spirituals, des chansons populaires, etc.).

Ecrire « pour soi », ce n’est ni vain ni gratuit. C’est une manière d’entretenir son outil. C’est l’empêcher de rouiller ou de s’user de manière uniforme. Il paraît qu’en plus (c’est ce que disent les neuropsychologues, en tout cas) toutes les activités « cognitives » (lire, écrire, faire des mots croisés ou du sudoku) ça entretient le cerveau plus longtemps. Comme l’exercice entretient les muscles et le squelette... Bon, je vais peut être rester plus longtemps lucide que valide (je ne suis pas sportif...) mais ça me va.

Comme vous l’avez vu, ce site ressemble plus à un magazine qu’à un journal intime. C’est volontaire. Je voulais qu’il soit aussi divers que mes intérêts (qui changent avec le temps). Je voulais qu’il ressemble à un « petit journal » avec tout plein de rubriques. C’est un vieux rêve de pré-adolescent. Je peux le réaliser aujourd’hui grâce à l’informatique domestique. C’est vachement cool.
(Oui, je sais, mon expression date, mais je date aussi...)

L’écriture est un moyen de communication dans les deux sens

J’ai toujours écrit beaucoup de lettres, et ce depuis la pré-adolescence. J’ai toujours aimé la correspondance. Un de mes plus anciens amis est un type un peu plus âgé que moi à qui j’écris depuis que nous avons... quatorze ou quinze ans. On s’écrit plutôt moins (le courriel dilue les lettres) mais on continue à s’écrire. Si j’écris beaucoup aux autres, ça n’est pas par vanité d’écrivain, c’est parce que... j’aime lire les réponses. Je suis un lecteur avant d’être un écrivain. Ce qui me transporte vraiment, c’est de plonger dans les textes des autres, pas dans les miens. C’est difficile d’être transporté par ses propres textes quand on les relit : au mieux on les trouve... étranges ; au pire on les trouve exécrables ; parfois on se dit que c’est pas mal mais on se demande qui les a écrits - si, si, je vous assure...

Donc, quand j’écris à quelqu’un, c’est parce que j’espère bien qu’il va me répondre. Ou qu’il m’a écrit le premier, que ça m’a fait quelque chose et que j’espère bien poursuivre l’échange.

J’ai eu ma première adresse courriel en 1995. Ça a changé ma vie. J’ai commencé à avoir des correspondants très très loin de chez moi et ça m’a apporté beaucoup de satisfactions. De sorte que lorsque je me suis mis à recevoir des messages de lecteurs et de lectrices (je mets une adresse courriel dans tous mes livres, ou presque) j’ai, tout naturellement, répondu. De même, lorsque en 2002, j’ai commencé mon année de chroniques sur France Inter, j’ai fait l’effort de répondre aussi régulièrement que possible aux personnes qui m’écrivaient (à leur grande surprise, souvent).

Là encore, ça n’était pas « gratuit ». Quand les échanges se font aussi facilement qu’ils le sont par courriel, on gagne beaucoup de temps... et on se fait des amis et on apprend beaucoup d’eux.

L’écriture est un outil de partage

Dès les débuts du web, j’ai été fasciné par tous ces individus qui remplissaient des pages entières d’informations diverses et pouvaient vous renseigner aussi bien sur leurs goûts personnels que sur le sujet de leur thèse ou sur le travail d’une vie. Le web, c’est une immense bibliothèque d’accès très facile dans laquelle on trouve une quantité astronomique d’informations - plus que l’on ne pourra jamais lire, plus que ce dont on aura jamais besoin. Mais l’intérêt du web c’est de mettre toutes les informations au même niveau. Le même clic peut vous entraîner vers un portail commercial, un blog ou un site spécialisé tenu par des fadas qui veulent partager tout ce qu’ils savent sur leur sujet favori.

Mon sujet favori (en dehors des séries télé) c’est la santé. Et particulièrement la santé des femmes. J’ai travaillé dans un centre de planification dès 1983 ou 1984, je ne sais plus. Ça fait une paie. Je n’ai arrêté qu’en décembre 2008 (il y a six mois). Et pourtant, j’y suis encore. Enfin j’y étais encore pendant les six mois écoulés parce que je les ai passés à écrire un roman, Le Choeur des Femmes, qui est à ma pratique de la santé des femmes ce que La maladie de Sachs était à ma pratique de la médecine générale de campagne.

IL n’est donc pas très étonnant que je consacre une grande partie de ce site à la santé, et en particulier à la santé des femmes. C’est une autre manière de partager le savoir, après l’avoir fait de vive voix en consultation, à la radio, à la télé à quelques reprises, dans des livres, des articles ou des conférences. D’ailleurs, à la télévision, par exemple, la plupart des fois où on m’y a invité, je n’étais pas rémunéré. Or, une émission de télé, même celles qui vous donnent du temps c’est fugace et pas très pratique à « revoir ». Un article, c’est beaucoup plus maniable pour trouver des informations (il n’existe pas de moteur de recherche des phrases dites dans un film ou une émission de télé...). Alors, écrire des articles concernant la contraception sur ce site, c’est le prolongement de ce que je faisais en consultation, aux « Maternelles » ou dans les livres.

D’ailleurs, c’est la tenue régulière de « Questions/réponses » sur la contraception qui m’a permis non seulement de mettre à jour Contraceptions mode d’emploi mais aussi de rédiger Choisir sa contraception et Tout ce que vous vouliez savoir sur les règles. Même quand on connaît très bien un sujet, il y a toujours des aspects qu’on n’a pas envisagés et les questions « fraîches » que posent les interlocuteurs sont autant d’incitations à aller chercher des réponses qu’on n’a pas encore.

Partager le savoir, c’est une obligation éthique

Quand on devient médecin, on acquiert des notions et un savoir-faire très importants pour la compréhension de ce qui se passe dans le corps humain. Bien que les médecins soient plus souvent formés à reconnaître ce qui est pathologique (« anormal ») plutôt que ce qui est physiologique (normal ou, en tout cas pas « pathologique ») ils détiennent des connaissances qui sont, en principe, destinées à bénéficier à tout le monde. En principe, un médecin se forme pour soigner les autres avec ce qu’il sait. Pas pour les torturer.

Il est donc contraire à l’éthique de garder le savoir médical pour soi. Il n’est pas anormal d’être rémunéré pour un service rendu (une consultation, un soin) mais il est crapuleux de garder le savoir pour soi et de le délivrer au compte-gouttes ou de le monnayer très cher comme s’il s’agissait d’une denrée rare. Autrement dit : le médecin doit être rémunéré pour son travail, pas pour lui acheter des bribes de savoir.

C’est pourquoi je trouve naturel (même si ça ne me rapporte rien) de partager le savoir sur mon site. Quand, sur France Inter, avant que ce site n’existe, j’ai décidé de faire trois chroniques sur la contraception (« Que faire quand on a oublié sa pilule ? », « Qu’est-ce qu’un implant contraceptif ? » et « Pourquoi dit-on que les femmes sans enfant ne doivent pas porter de DIU ? ») le texte des chroniques en question sont allées en ligne sur le site de la chronique et toutes les auditrices ont pu ensuite les télécharger, les copier, les distribuer, etc.

C’était bien naturel : j’étais rémunéré pour écrire les chroniques chaque jour et les lire à l’antenne ; je n’avais pas à monnayer leur contenu. Ça aurait été contraire à l’idée que je me faisais d’une chronique de service public sur une antenne de radio publique.

En 2001, j’avais publié Contraceptions mode d’emploi. En 2003, et 2007 j’ai publié une 2e et 3e éditions mises à jour. J’espère bien en publier une 4e, refondue et complétée, en 2014. Mais les livres d’information santé vieillissent vite, car le savoir change très rapidement. Un site internet, c’est le moyen justement de rester à peu près à jour. Et d’aborder des sujets qui ne l’ont pas été dans un livre antérieur.

En tant que soignant préoccupé par la santé des femmes, je serais heureux de voir le nombre d’IVG par accident de contraception (ou par contraception mal adaptée) diminuer. Je sais que pour ça, il faut que les femmes aient l’information la plus large et la plus précise possible sur la contraception. Donc, d’un point de vue strictement éthique, j’ai l’obligation de partager le savoir de la manière la plus accessible qui soit. La mise en ligne sur un site gratuit va donc de soi.

Et, pour les raisons que j’ai indiquées plus haut, même si ça ne me rapporte pas d’argent en monnaie sonnante et trébuchante, ça n’est pas sans gratifications : parmi les 10 000 courriers que j’ai reçus en 5 ans et quelque, beaucoup étaient des courriers de remerciements ou d’encouragements. Ça n’a pas de prix.

Partager le savoir, c’est libérateur

Il y a une autre raison pour laquelle je suis heureux de diffuser des informations sur la santé gratuitement sur ce site. C’est une raison politique. Dans un monde où tout se monnaie, le savoir comme les biens, et où beaucoup de médecins (pas tous, mais beaucoup trop) retiennent le savoir comme les enfants pervers refusent d’aller sur le pot parce que ça les fait jouir d’angoisser leur mère, je trouve indispensable de montrer qu’il est possible de se comporter autrement. Que l’exemple à donner, quand on est soignant, c’est le partage, pas la rétention constipée. Que les relations entre soignants et patients peuvent être horizontales, même si elles ne sont pas égales. Que l’asymétrie de la relation ("J’en sais plus que vous, ce qui me permet de me faire moins de souci quand j’ai mal quelque part.") peut et doit être compensée par l’obligation éthique, morale, de partager ce que le médecin sait.

Et de ne pas se servir de son savoir comme outil de pouvoir ou comme instrument de bourreau.
De plus, le partage du savoir a un effet collectif : pour un médecin, partager ce qu’il sait c’est armer les patients contre ceux qui taisent ou qui cachent. C’est les armer contre les abus de pouvoir. C’est les équiper contre les mensonges et les manipulations. Bref, c’est participer à la lutte contre les inégalités.

De plus, le partage du savoir met au jour l’ignorance, la vanité et l’obscurantisme de ceux qui affectent de tout savoir et sont incapables de réviser leurs insuffisances et leurs préjugés.

Et enfin, le partage du savoir a des vertus thérapeutiques et préventives. Le simple fait d’écrire que prendre la pilule en continu ça évite 1° des échecs de contraception 2° des règles (douloureuses ou non), 3° un syndrome prémenstruel pénible ou 4° des migraines de fin de cycle, ça me fait plaisir. J’aime que la vie soit plus simple pour les autres, parce que ça me la simplifie, à moi aussi. J’aime que les autres souffrent moins. Alors je suis heureux de partager ce qui soulage les autres. Ça ne m’enlève rien, bien au contraire.
_(Quant à ce que me disaient certains confrères, il y a quelques années - à savoir "Si vous expliquez tout aux gens, ils ne vous respectent plus", ce n’est même plus qualifiable...)

 [1]

Et puis, il y a autre chose qui me fait plaisir, très plaisir. Je sais que beaucoup de médecins voient les patient(e)s comme des crétin(e)s, des ennemi(e)s ou des emmerdeurs/euses, et n’ont qu’une idée, les garder le moins longtemps possible dans leur cabinet et leur prendre le plus d’argent possible au passage. Ces médecins-là me débecquetent.

Ces gens là ne méritent pas de pratiquer leur métier. Ce ne sont pas des soignants mais des parasites. Des profiteurs.

Alors, mon site existe aussi pour les dénoncer, leur donner tort et les déstabiliser. Et je sais que quand une femme télécharge sur mon site les recommandations de la HAS et va exiger un DIU à un(e) gynéco qui le lui refuse en lui mettant le document sur le bureau, elle le bouscule. À juste titre. Et c’est tant mieux.

Il existe aussi, je dois le reconnaître, même si je n’y ai pas pensé en le créant, pour encourager les internautes à fréquenter les sites de tous les médecins qui, elles et eux, veulent partager, et le faire en toute liberté. Il y en a de plus en plus, et leurs blogs fleurissent , qu’ils soient tenus par des "anciens" comme moi (Christian Lehmann, Dominique Dupagne) ou des nettement plus jeunes Jaddo, Borée, ASK, "Le fils du Dr Sachs" (!) ...

Et ça, franchement, franchement, je n’ai pas peur de dire que ça me met en joie.

Martin Winckler
(Dr Marc Zaffran)


[1J’ai entendu aussi trois autres reproches fréquents. A savoir : "Vous faites ça pour promouvoir vos livres." "Vous faites ça pour accroître votre clientèle." et "Vous faites ça pour constituer une secte." Le problème c’est que ma clientèle refuse d’entrer dans ma secte et que les membres de ma secte ont déjà tous mes livres...

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