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En souvenir d’André

"Chevaliers des touches" - un blog pour écrivants

Un blog où l’on parle cuisine de l’écriture. Papiers, ciseaux, stylos, claviers. MW

Vous y trouverez : des textes de MW sur son métier d’écrivain, des propositions d’exercices d’écriture et les textes et commentaires des participants au blog.


Martin Winckler - P.O.L Editeur

Les ouvrages de Martin Winckler chez P.O.L : La Vacation, La Maladie de Sachs, Légendes, Plumes d’Ange, Les Trois Médecins, Histoires en l’air, Le Chœur des femmes, En souvenir d’André


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Réflexion
La fleur fanée
Elie Arié
Article du 13 juillet 2012

Emotion générale (moi inclus) devant la mort d’Olivier Ferrand à 42 ans, et hommages unanimes, y compris de la part de ceux qui avaient violemment combattu ses idées.

Pergolèse est mort à 26 ans, Schubert à 31 ans, Bellini à 33 ans, Mozart à 35 ans, Purcell à 36 ans, Chopin à 39 ans ; Alban Berg, lui, a vécu vieux, il est mort... à 50 ans ; pour ne parler que des compositeurs de musique. Que dire du conquérant, sans équivalent dans l’Histoire, Alexandre le Grand, mort à 32 ans, ou de l’illustre mathématicien Evariste Gallois, mort à 20 ans ?

Si, même pour leurs époques, c’était jeune, cela n’avait rien d’exceptionnel ; et, surtout, cela n’était pas perçu ni par eux-mêmes ni par leurs contemporains, comme des drames particuliers, mais comme des choses « normales », comme des choses qui arrivaient tous les jours à des tas d’autres gens du même âge - et, pour le vécu personnel de toute situation, c’est la perception qui est sans doute l’essentiel.

Approchant de mes 74 ans, je ne peux manquer de me poser la question « N’est-il pas préférable de mourir avant d’avoir connu cette chose au fond si peu « naturelle » qu’est le déclin ? ».

Car il y a toujours déclin, même s’il n’est pas général et uniforme ; déclin physique, déclin psychique, déclin social dans des sociétés où l’on cesse d’être « employable » de plus en plus tôt ; avec beaucoup de brillantes exceptions qui restent...des exceptions, et jamais dans tous les domaines en même temps ; et rien d’aussi pénible que tous ces vieux sur lesquels on s’extasie de telle ou telle performance dont ils sont encore capables à leur âge...en taisant toutes celles dont ils sont devenus incapables.

Bien sûr, la médecine peut pallier tel ou tel inconvénient : il y a le Viagra®, la chirurgie dite esthétique, les liftings (toujours visibles et, à mon avis, signes toujours patents de vieillesse et qui ne font qu’attirer l’attention sur ce qu’ils cherchent à masquer), et il y aura sans doute un jour un traitement efficace contre l’ Alzheimer : mais rien ne pourra arrêter l’évolution générale.

On peut, certes, tâcher de prendre un recul suffisant pour s’observer soi-même comme un étranger, et devenir alors son propre sujet d’analyse, comme le faisait Claude Lévi-Strauss à 99 ans, (il est mort un an plus tard, à 100 ans), et qui décrivait très bien son état (je cite de mémoire) : « Tout est là, je comprends tout, j’écris encore beaucoup de choses que je crois intéressantes, mais je n’arrive plus à les disposer en un ordre cohérent : c’est comme une mosaïque dont les différents morceaux ne peuvent plus être mis à leur place pour que l’ensemble prenne un sens » ; ou se protéger par l’humour, comme le faisait Ronald Reagan au début de son Alzheimer, lorsqu’il commençait à ne plus reconnaître ses proches : « L’avantage de cette maladie, c’est que je me fais tous les jours de nouveaux amis » ; mais enfin, cet exercice est trop artificiel pour ne pas atteindre assez vite ses limites.

Car ce que l’on ne dit jamais, c’est l’essentiel, brillamment formulé par Oscar Wilde (pourtant mort à 46 ans ; mais, à son époque, ce n’était plus « jeune » du tout) : « Ce qui est terrible, ce n’est pas qu’on vieillit, c’est qu’on reste jeune » ; aucun « vieux » ne vous le dira, mais, quel que soit l’âge, les envies physiques, sexuelles, sociales, intellectuelles restent les mêmes : mais il faut apprendre à mettre une croix dessus (la vieillesse n’est qu’un état de perpétuelle frustration), et, surtout, à ne pas le dire, car c’est cela que notre société juge indécent : un vieux qui refuse de se considérer comme vieux, de tenir dignement sa place de vieux.

Le comble de l’horreur est atteint par cette invention relativement récente et particulièrement sadique que constituent les maisons de retraite : aussi luxueuses soient-elles, elles ne sont qu’un dépotoir où sont parqués ceux dont la société ne sait plus que faire, condamnés à cohabiter avec des gens avec lesquels ils n’ont rien de commun sinon l’âge et à tenir la comptabilité de ceux qui « disparaissent » ; sans doute faut-il les considérer, pour ceux qui croient à une vie après la mort (et dont je ne fais heureusement pas partie) comme un stage de préparation à leur séjour en Enfer. Le mot même de « retraite », à laquelle quelques inconscients souhaitent avoir droit le plus tôt possible, dit bien ce qu’elle est : une mise en retrait du monde et de la vie « active », l’entrée dans la passivité plus ou moins dorée suivant ses moyens financiers, mais toujours une mise à l’écart de la scène de cette pièce qu’est la vie.

Il n’est pas certain que l’allongement éternel de l’espérance de vie et son corollaire, la perception de la mort comme un drame lorsqu’elle survient assez tôt pour éviter de connaître son propre déclin, constituent un progrès de la condition humaine ; et peut-être le classique « Il a été fauché en pleine fleur de l’âge » était-il, en réalité, une chance enviable.

Elie Arié

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