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Mémoire (la ou le) ?
par Anne-Bénédicte Joly

30 novembre 2004

Anne-Bénédicte Joly est écrivain, et elle s’auto-édite. Elle anime un site tout à fait intéressant, et elle m’a envoyé ce texte consacré aux différentes acceptions du mot mémoire...

MW




" Le " est plus ciblé, une forme de compte-rendu, thèse de conscience, prise sur la réalité. Parfois noté, reçu, sanctionné par un diplôme. Générant autant de stress que d’idées brassées, triées, ordonnancées, cadrées. Le mémoire répond à une consigne. Il ne déborde pas, il pose une problématique, en soulève une autre, et dans ce cas, mérite une mention spéciale. Ou bien, il sort du cadre, est affublé d’un HS (hors sujet) en rouge dans la marge ou sur la couverture et est oublié. Nié. Sorti de son existence textuelle. Retour à l’envoyeur qui s’empresse de l’occulter.

Lorsque le substantif se féminise, c’est autre chose. Elle parle à tout un chacun, a le rôle principal de la personne, s’inscrit sur la portée du vécu et s’acoquine avec tous les qualificatifs : prégnante, sélective, encombrante, douloureuse, alambiquée, ajustée et perdue aussi.

La mémoire prégnante laisse des traces, de la parole écrite ou orale du sujet. Elle peut être verticale, en ce cas elle se développe et instaure un échange ; qu’il soit ou non narcissique n’est pas notre propos. Elle peut être horizontale et s’écrire. Dégustée à toutes les sauces de l’écriture : la romanesque, la poétique ou la théâtrale.

La mémoire sélective est confortable. Elle est d’emblée plus personnelle que la précédente et sait se sauvegarder. Elle a compris les rouages infernaux de la culpabilité. Elle aime l’étanchéité, le lisse et revendique l’imperméable.

La mémoire encombrante pèse lourd. Elle s’appuie sur des épaules un peu voûtées et, avec le temps, provoque des douleurs de dos répertoriées dans le domaine médical. Elle provoque des consultations, somme les spécialistes et pratique l’accumulation.

La mémoire douloureuse suscite les larmes. Elle est l’ennemie jurée des mascaras non waterproof, ne fait pas bon ménage avec les lentilles de contact et se félicite de l’invention du Kleenex. Elle côtoie souvent la mémoire encombrante qu’elle prend pour une rivale et dédaigne la mémoire prégnante qui n’est pas assez explicite à son goût.

La mémoire alambiquée est le kaléidoscope des émotions. Elle mélange, brasse et hait les frontières. Sans ordre ni méthodologie d’aucune sorte, elle surgit de nulle part pour quelques fois investir un lieu porteur de sens, mais elle ne se nourrit jamais de ce hasard. Elle reporte à plus tard la réflexion et s’exporte ailleurs... ou, à nouveau, nulle part.

La mémoire ajustée est lucide. Elle s’éprend de l’essentiel, capte le bon regard, relève le mot clé d’une parole déversée et entend les bonnes choses en oubliant les moins bonnes. Elle est mélodieuse, cohérente mais pas tout à fait sélective. Aucune ombre au tableau d’une quelconque analogie. Elle est fine, poids plume. A développer.

La mémoire perdue est la plus répandue mais la moins reconnue. Lorsque son sujet est populaire, elle s’affiche, se publie à des milliers d’exemplaires, envahit les écrans d’une nébuleuse télévisée et fait vendre. Le papier la flatte, les signes cabalistiques sont ceux d’une pensée atrophiée qui, faute d’approfondissement, survole et ratiocine. Lorsque son sujet est moins connu, elle est une promotion qui se terre. Évanouie, évanescente aussi, fugace et également sincère. Quand la mémoire est perdue, on sait qu’elle a existé au préalable. Donc, on part du tangible. Il peut s’agir, non seulement, de la reconquérir, de la recouvrer mais aussi de lui donner une chance d’exister autrement. En ce cas le professionnel des maux opère, la sensibilité use de son efficacité et chacun œuvre pour le bien.

Tant bien que mal, de mal en pis, et surtout de temps à autre, la mémoire est celle qui nous appartient et qui ne souffre pas l’à peu près remis au lendemain. Elle nous maintient en vie, enchante et fait entendre sa voix.

La mienne, certes, mais surtout la leur et bien évidemment la nôtre.

P.S.

(c) Anne-Bénédicte Joly, 2004




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